Cheyenne-Marie Carron

Femme digitale

Rencontre. Réalisatrice remarquée, Cheyenne-Marie Carron présentera bientôt L’Apôtre, son cinquième film. C’est l’histoire d’Akim, un jeune musulman, touché par l’amour du Christ. Propos recueillis par Magali Michel

Abandonnée à l’âge de trois mois, la toute petite fille est devenue une ravissante réalisatrice. Dans son dernier film, La Fille publique, Cheyenne Carron racontait son parcours d’enfant de la DDASS, et rendait hommage à sa famille d’accueil. Son nouveau film s’empare d’un itinéraire de conversion. De l’islam vers le christianisme. Dans L’apôtre, la cinéaste veut immortaliser un prêtre qui l’a bouleversée. Cheyenne-Marie Carron ne souhaite pas qu’on l’oublie, cet homme-là. « Des saints comme lui, de petits Français catholiques issus de milieux souvent modestes et qui sont gens d’exception», cette battante avoue en avoir croisés souvent sur sa route. Son cinéma leur rend justice.

L’Apôtre est inspiré d’un drame dont vous avez été témoin. C’est une fiction inspirée d’un fait divers. J’avais 19 ans. Madeleine, la sœur du prêtre de mon village, a été tuée. Étranglée par le fils de ses voisins. Je connaissais cette femme, elle était d’une bonté rare. Après le crime, mon prêtre a souhaité rester vivre à côté des parents du meurtrier de sa sœur, car sa présence les aidait à vivre. C’était une famille musulmane. J’ai écrit ce film en souvenir de ce prêtre et de sa sœur assassinée, il y a vingt ans environ.

Dans le film, ce geste devient le point de départ de la conversion de votre héros. Akim se met en route vers le Christ parce qu’il est touché par cet acte de charité si beau. J’ai un ami converti de l’islam qui va à la messe avec moi le dimanche. Il m’a raconté ses luttes, ses souffrances. Son parcours m’a touchée, je m’en suis inspirée.

C’est risqué de s’attaquer à un sujet pareil ! Et ça ne m’a pas valu que des mains tendues ! Mais, le retour du désir religieux et du sacré dans la jeunesse française est une belle chose. Je fais partie de cette jeunesse-là. Le casting du film a regroupé des comédiens athées, musulmans, catholiques, convertis, juifs ; ensemble nous avons fait un film qui parle du désir de croire en Dieu et de la tolérance.

Vous, la beauté kabyle, comment êtes-vous devenue catholique à 38 ans ? Je ne viens pas d’une famille kabyle. Je viens d’une famille savoyarde et ardéchoise. Et ma culture, c’est la Savoie, l’Ardèche et la Drôme. La Kabylie, je ne connais pas. C’est la grande difficulté des enfants abandonnés. On les ramène souvent à des choses qu’ils ignorent. Je suis née sur le sol français, j’ai été abandonnée à l’âge de trois mois. J’ai grandi dans une famille d’accueil française. De kabyle, je n’ai qu’une plastique et pas trop envie qu’on parle de mon physique. En revanche, je suis catholique depuis toujours. Je suis allée à la messe toute mon enfance et mon adolescence et je me suis toujours sentie aimée de Dieu. Seulement, mes parents n’avaient pas le droit de me faire baptiser, parce qu’ils n’étaient pas mes tuteurs légaux. J’étais pupille de l’État français. Mon baptême, au printemps, ce fut l’officialisation d’une religion que je porte depuis toujours.

L’Église, une autre mère adoptive ? Oui, mon Église est une seconde mère, mais tout autant que la France. J’ai été remise à la France et j’ai grandi en ayant conscience d’être une fille de France. Si je m’en suis sortie, c’est grâce à la France et à l’Église. Un socle, vous savez, c’est important quand on est une enfant abandonnée.

La foi n’est pas une affaire privée chez vous ! J’ai le bonheur d’avoir trouvé la foi, alors je témoigne publiquement de mon bonheur.

Où puisez-vous votre niaque ? Elle vient de beaucoup de souffrances d’enfant et d’un désir de revanche sur l’existence. J’ai tellement exploré de choses extrêmes étant enfant, que peu de choses me font peur aujourd’hui.

Un trait de caractère. Disciplinée et insoumise.

Un secret de beauté. Pas de cigarette. Pas de café. Pas d’alcool. Beaucoup de sport à l’air libre.

Si on ouvrait votre cœur, on trouverait… Une très grande générosité, mais aussi pas mal d’angoisses.

Votre grand kif. La beauté de la liturgie de l’Église catholique, apostolique et romaine. J’aime ses chants, ses pierres, l’encens !

Et au fait, un apôtre, c’est quoi ? Un apôtre, pour moi, c’est quelqu’un qui va parler du Christ avec beaucoup de liberté et de courage. Parler du Christ et de sa belle parole contenue dans les Évangiles, c’est important, je pense.

Une prière préférée ? « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (extrait de la prière du Notre Père, ndlr). Une prière qui dit tout, qui espère tout et qui place Dieu au-dessus de tout, et en même temps auprès de nous. C’est celle qui ne me quitte jamais en réalité.

Votre film évoque la question de la liberté religieuse. À l’heure où beaucoup de mes frères chrétiens sont massacrés dans le monde, il est grand temps que nous rappelions à nos amis musulmans l’article 18 de la Déclaration des droits de l’homme : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »

L’Apôtre a reçu en juin dernier un prix au festival Mirabile Dictu, organisé par le Vatican. C’est un prix important pour moi ! Il m’a été donné par un festival d’inspiration catholique. Je le prends comme un encouragement pour mon travail. Le milieu du cinéma ne me soutient pas, et ne m’a jamais aidée pour les montages financiers de mes cinq longs métrages. Alors, ce prix, c’est une manière de me dire : « Continue à croire en ton travail, et poursuis le chemin ! »

 

Exergue : « Avec des juifs, des musulmans et des chrétiens, nous avons fait un film qui parle du désir de croire en Dieu, et de la tolérance »