L’univers a-t-il été créé par Dieu ?

Controverse. Pour les uns le monde est le fruit d’un pur hasard. Pour les autres il est né d’une volonté d’amour. Et l’homme : aboutissement d’une évolution ou débarqué sur terre vêtu d’une feuille de vigne ? Autant de questions auxquelles nous avons cherché des réponses. Par Paul Clavier, philosophe à l’Ecole Normale Supérieure.

professeur Paul Théopoil
Le professeur Paul Théopoil  Agrégé et docteur en philo, il enseigne dans une grande école à Paris. Amateur de clarinette klezmer, il est passionné de dialogue croyants-athées et par les raisons que nous avons de penser que le monde ne s’est pas fait tout seul.

Anaïs Toulemonde
Infirmière libérale. Depuis ses années de caté, sa première communion et sa confirmation, Athé a tout laissé tomber. Elle retourne à la messe une fois de temps en temps à l’occasion d’un mariage ou d’un baptême. Elle ne sait pas trop si elle croit en Dieu. Ce qui ne l’empêche pas de se poser beaucoup de questions.

1  pas d’accord…
Les chrétiens sont créationnistes.
Ils croient naïvement que le monde a été créé par Dieu il y a 6000 ans en 6 jours et qu’il  l’a livré aux hommes « prêt à l’emploi » ! Mais la théorie du Big Bang explique scientifiquement la naissance du monde. Elle ruine donc le mythe de la création du monde par Dieu…

D’ACCORD…
Le récit du livre de la Genèse (« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ») n’est pas un compte-rendu scientifique des premiers instants de l’univers. Il s’agit d’un mythe des origines, à ne pas prendre au pied de la lettre. Mais mythe ne veut pas forcément dire mensonge. Ce récit propose en fait de répondre à une question plus radicale : « Pourquoi y a-t-il quelque chose, plutôt que rien ? »
Les théories scientifiques ne s’interrogent pas sur le pourquoi ultime des choses. Leur fonction est seulement d’expliquer les différents états de l’univers, à partir de conditions initiales et de lois physiques : c’est déjà beaucoup. Mais aucune théorie scientifique sérieuse ne peut prétendre expliquer la naissance du monde à partir de rien. Car rien ne naît de rien ! La théorie du Big Bang explore aussi loin que possible, en termes physiques, le passé de notre univers : mais elle ne nous dit pas ce qui fait qu’il y a un univers.
Ce qu’on appelle « la création » n’est en réalité pas un événement physique. Croire à la « création », c’est affirmer que tout ce qui existe doit, en définitive, son existence à Dieu. Il y a des raisons de le croire, parce qu’autrement on va devoir admettre que tout ce qui existe dans l’univers existe par lui-même. Ce n’est pas impossible, mais est-ce bien le cas ?  Comment se fait-il que des objets indépendants se soient mis à obéir à des lois, à entrer dans des structures régulières que la science peut étudier avec succès ? Un univers sans Dieu ne devrait-il pas être un pur chaos ?
On peut donc croire que Dieu a créé le monde sans pour autant être créationniste, c’est-à-dire sans faire une lecture fondamentaliste du récit de la Genèse.

2 Justement, pour les scientifiques, la création du monde et de toutes les espèces est le fruit d’un formidable hasard. L’homme est donc le produit accidentel d’une évolution et non d’une création. Il n’est pas né d’une soi-disant volonté d’amour de Dieu…

Là encore, il s’agit d’un débat philosophique. La physique permet de remonter à une soupe primitive très dense et très chaude (l’univers au « moment » du Big Bang ), dont l’explosion va donner lieu à la formation de galaxies, de planètes et, sur l’une d’elles, à l’évolution d’organismes en mutation aléatoire. Mais la physique et la biologie évolutionnistes n’expliquent pas tout. Derrière ces processus physiques, il est légitime, et peut-être même plus cohérent, de supposer que c’est une personne, Dieu, qui a décidé de donner l’existence et de lancer l’aventure de la vie. L’évolution ? C’est la manière dont les organismes sont sélectionnés. La création ? C’est le pourquoi ultime ou la cause première de tous ces processus.

3 D’accord, même si vous reconnaissez que la théorie de l’évolution a du vrai, la théorie de Darwin reste incompatible avec votre foi puisqu’elle dit clairement que l’homme descend du singe. Adieu donc le mythe d’Adam et Ève et la création de l’homme par Dieu !

Encore une fois, le livre de la Genèse n’est pas un traité de biologie. C’est un récit à caractère mythologique qui affirme que l’ordre de la nature, les espèces animales et l’homme ont été voulus par Dieu. La question de « l’hominisation » (à partir de quand et comment se sont développés les premiers hominiens) est une question factuelle. Laissons-la aux spécialistes de paléontologie. Mais, quelle que soit la proximité génétique de l’homme avec d’autres rameaux de l’évolution, il faut être aveugle… pour prétendre que l’homme est un animal quelconque parmi les autres. Capable du meilleur comme du pire, il exerce une responsabilité morale, esthétique, sociale sans équivalent sur terre. L’idée qu’il est à l’image et à la ressemblance du créateur est loin d’être idiote. La Bible affirme que dans la création, il y a une relation spéciale, personnelle entre Dieu et l’être humain. Et une vocation particulière à exercer une responsabilité sur l’ensemble de la planète. C’est ce qui motive l’affirmation que l’âme n’est pas réductible au cerveau, mais qu’elle est une réalité d’un autre ordre, spirituel.

« La physique et la biologie évolutionnistes ne disent pas pourquoi le monde existe. »

4  L’Église est contre la théorie de l’évolution pourtant admise par tous  les scientifiques. Elle s’oppose, comme toujours, au travail de la science  et entretient l’obscurantisme intellectuel.

C’est totalement faux. L’Église catholique reste simplement prudente avec les extrapolations de résultats scientifiques. Mais sa position sur la théorie de l’évolution est claire : Jean-Paul II a reconnu que c’était « plus qu’une hypothèse ».  Quant à l’obscurantisme… Le mouvement de la terre a été théorisé par Copernic, chanoine polonais ; la génétique, découverte par le moine Gregor Mendel, et la théorie du Big Bang a été inventé par l’abbé Georges Lemaître. Bien sûr il y a eu, à certaines époques, des réactions tendues et des condamnations. L’Église a demandé pardon pour ces réactions et réhabilité l’œuvre scientifique de Galilée… Un bilan objectif conduit à reconnaître que l’Église a bien plus encouragé les arts et les sciences qu’elle ne les a condamnés.

5 Si un Dieu d’amour avait vraiment créé le monde, comment expliquer toutes les catastrophes naturelles qui tuent autant d’hommes ? Aurait-il créé le monde avec un vice caché ?

L’existence du mal naturel (catastrophes, épidémies) peut donner le sentiment que Dieu a piégé sa création ou qu’il abandonne ses créatures. Au lieu de crier au scandale, on peut retrousser ses manches, inventer des vaccins, construire en zone non-inondable et porter secours aux victimes des catastrophes. C’est là que réside la dignité humaine. Par ailleurs, est-ce que nous ne sommes pas un peu fous de rêver d’un monde sans maladie et sans mort ? Nous serions indemnes de tout et, quoi que nous ferions aux autres, il ne leur arriverait rien ? Alors, ce serait un monde sans responsabilité véritable, où rien n’aurait d’importance. Mais notre monde n’est pas un jeu vidéo. Le mal y est réel. En outre, pour ce qui est du mal moral (cruauté, mensonges, violence humaine), il semble être la contrepartie de la liberté accordée à l’homme. En effet, nous ne sommes pas des marionnettes programmées pour faire automatiquement le bien.

6 Soit. Mais, quand bien même je croirais que Dieu a joué un rôle important dans la  création du monde, depuis, la création suit son cours  librement et il semble la regarder d’en haut bien tranquillement…

Alors comme ça, Dieu, mis en préretraite, assisterait peinard à la suite du spectacle ? Il y a un problème : si une chose a besoin de Dieu pour venir à l’existence, alors comment aura-t-elle le pouvoir de prolonger d’un seul instant son existence ? Sans doute, c’est assez vertigineux de penser que nous devons à chaque moment notre existence à un créateur. Notre orgueil  en prend un coup… Mais c’est peut-être aussi l’occasion de se tourner vers lui avec gratitude, de remercier celui à qui nous devons tout : « Et comment un être quelconque aurait-il subsisté, si toi, tu ne l’avais pas voulu ; aurait-il été conservé  sans avoir été appelé par toi ? » (Livre de la Sagesse, fin du ch. 11).

6Soit. Mais, quand bien même je
croirais que Dieu a joué un rôle
Une petite fille demande un jour à sa maman :
– Maman, comment l’espèce humaine est-elle apparue ?
– Ma petite fille, Dieu fit d’abord Adam et Ève et ils eurent des enfants.
C’est ainsi que l’espèce humaine est née.
Deux jours plus tard, la petite fille pose à son papa la même question,
et il répond :
– Il y a très longtemps existaient les singes. Au fil des siècles, ils se transformèrent
pour devenir des hommes. C’est ainsi qu’est apparue l’espèce humaine.
Déconcertée, la petite fille revient vers sa maman et lui dit :
– Maman, comment se fait-il que tu m’aies dit que l’espèce humaine a
été créée par Dieu et que papa m’affirme qu’elle vient du singe ?
– Chérie, répond la maman, c’est que moi je t’ai parlé des origines de ma
famille et ton père de la sienne.
Extrait de Dieu est humour, Bernard Peyrous et Marie-Ange Pompignolli,
Éditions de l’Emmanuel, 2010.
LA BLAGUE
Question de famille…
important dans la création du
monde, depuis, la création suit son
cours librement et il semble la regarder
d’en haut bien tranquillement…
Alors comme ça, Dieu, mis en
préretraite, assisterait peinard à la
suite du spectacle ? Il y a un problème
: si une chose a besoin de Dieu
pour venir à l’existence, alors comment
aura-t-elle le pouvoir de prolonger
d’un seul instant son existence
? Sans doute, c’est assez
vertigineux de penser que nous
devons à chaque moment notre
existence à un créateur. Notre orgueil
en prend un coup… Mais c’est peutêtre
aussi l’occasion de se tourner
vers lui avec gratitude, de remercier
celui à qui nous devons tout : « Et
comment un être quelconque auraitil
subsisté, si toi, tu ne l’avais pas
voulu ; aurait-il été conservé sans
avoir été appelé par toi ? » (Livre de
la Sagesse, fin du ch. 11).
n°01 Février 2010